Thursday, February 12, 2015

La vallée qui résiste.Récit de la lutte contre le TGV Lyon-Turin

En cette occasion on récupère un texte sur la lutte que pendant plus d´une décennie ont mené (et mènent toujours) les habitants/es de la Val Susa contre la construction d´un train d´Haut Vitesse (TAV) entre Lyon et Turin a travers la vallée. 
Sa lutte a éveillée des nombreuses solidarités et complicités parmi un ample ventail d´organisations politiques et mouvements sociaux, en Italie et au-delà. C´est encore un exemple de ces mégaprojets d´infrastructure qui, avec l´appui de la Commission Européenne, opposent les intérêts industriels a la volonté des populations affectées. Ce texte n´est qu´un chapitre d´une ouvrage de récente parution Constellations Trajectoires révolutionnaires du jeune 21è siècle élaborée par le collectif Mauvaise Troupe et éditée para Editions de l´Eclat propose un parcours sur l´ensemble de luttes et résistances qui se déroulent partout en Europe. Comme d´habitude on a ajouté des hyperliens, photographies, vidéos et matériel additionnelle à la fine de l´article originale. 

Des manifestants échappent aux gaz lacrymogènes sur le Chomionte en 2011 photo extraite de Todo por hacer

La vallée qui résiste. Récit de la lutte contre le TGV Lyon-Turin

Le val Susa est une vallée qui a toujours résisté. Nous sommes un des premiers lieux où ont commencé les luttes des maquisards, pendant que les Groupes d’Actions Partisanes opéraient en ville, à Turin par exemple. Ici, et dans les campagnes, dès 1943, des espaces se libéraient complètement des nazis : les républiques partisanes.
Plus tard, dans les années 70, pendant la lutte armée en Italie, beaucoup de jeunes ont participé. Ils arrêtaient le train, montaient dedans avec cagoules et mitraillettes pour distribuer des tracts.
Il arrive souvent que dans le mouvement no TAV, on dise qu’on est les fils de cette histoire. Parce qu’à chacun des moments où il a fallu résister, la lutte a pu compter sur la solidarité de la montagne. Il y a eu d’autres luttes encore, contre la haute tension (gagnée en 1990) puis contre l’autoroute (perdue en 1980). La lutte contre l’autoroute n’a jamais été un grand mouvement, car il y avait une contradiction : d’un côté, c’était un grand projet de plus, mais de l’autre la circulation des camions était telle, surtout avec le Fréjus, qu’avant l’autoroute, ici c’était l’enfer…

La lutte NO TAV
Pour ce qui est de la lutte contre le TAV, elle dure depuis plus de vingt ans, mais elle n’a vraiment pris de l’envergure que depuis 2005. Cette lutte a commencé par deux morts et trois arrestations, tous des jeunes d’un Centre social de Turin. Les flics ont monté toute une histoire pour les faire passer pour des terroristes et deux d’entre eux, arrêtés pour des sabotages, se seraient finalement suicidés en prison ; c’était en 1998. À cette époque, cela faisait déjà quelques années que des petits groupes essayaient d’informer la population. Dans tous les villages, on allait parler avec les habitants, quelquefois, on faisait des petites manifs, mais on arrivait tout juste à être un millier ou deux. Après, à partir de 2005, il y a eu des manifs à plus de 40.000 personnes…

Il y a différentes composantes dans le mouvement No-TAV. Ce qu’ici on appelle la « gauche » et qui s’inscrit dans la continuité de ces histoires de maquis et d’années 70. Mais aussi une composante catholique avec ses propres histoires. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Don Folia, qu’on appelait « don dynamita », a un jour avec ses amis fait exploser tous les ponts de la vallée. Après les explosions, on raconte qu’il a regardé le ciel et qu’il se serait exclamé : « Que dieu soit loué. » Don dynamite, c’était en 43, aujourd’hui, les catholiques No-TAV sont non violents. Ils font des grèves de la faim, des choses comme ça. Leurs actions s’organisent à partir de collectifs « de base » (c’est-à-dire opposés à l’Église de Rome et au Pape). Enfin une troisième composante du mouvement No TAV, ce sont les écologistes, partisans de la décroissance. Ils ont joué un rôle très important au niveau de la circulation de l’information dans les villages. Ils organisaient des projections dans les cinémas pour faire écouter le bruit que ferait le TGV… Dans la vallée, depuis trois ans, ils ont monté des listes civiques et ont même remporté les élections dans quelques villages. Il y a enfin depuis quelques années, des jeunes de Turin qui à force de venir ici sont à présent considérés comme de la vallée à part entière.

Le mouvement No-TAV a utilisé plusieurs techniques, la lutte a toujours été menée simultanément sur deux terrains : le terrain démocratique, par exemple on achète les terres où vont avoir lieu les travaux, on va devant les tribunaux, etc., et le terrain de la désobéissance civile : les manifestations, les presidio etc. Les presidio sont apparus en 2005, quand on a pris connaissance de la première carte des travaux.

La bataille de Seguino 
Pour prendre position sur les futurs lieux de chantiers, les autorités étaient obligées d’avertir les propriétaires de leur arrivée. Mais la plupart des propriétaires étant No-TAV, ils nous prévenaient la veille et nous venions en nombre. Plusieurs fois ils ont ainsi tenté d’arriver au matin, et plusieurs fois nous les avons empêchés d’entrer. Jusqu’au 31 octobre 2005. C’est ce jour-là qu’a eu lieu la bataille de Seguino. Seguino se trouve au-dessus de Susa. Le soir, on était déjà 300 ou 400 personnes à construire des barricades dans la montagne pour empêcher les flics d’arriver au matin. Le rendez-vous était donné à 5 heures pour ceux qui ne passaient pas la nuit sur place. Nous étions en haut, et eux en bas avec leurs lourds équipements… Les flics ne sont jamais arrivés à atteindre le flanc de montagne que nous défendions.

À 20 heures a eu lieu une négociation entre les présidents de la communauté de montagne et le chef de la police. Il faut préciser qu’aujourd’hui 23 mairies sont contre le TAV, et la communauté de montagne (qui regroupe l’ensemble des petites administrations) est donc contre aussi. Les élus ont même participé à plusieurs manifestations avec l’écharpe tricolore. Pendant ces jours d’affrontements, il y avait les voitures des mairies qui allaient dans les rues avec des haut-parleurs et appelaient les citoyens à descendre dans la rue pour participer à la lutte. Les flics de l’administration communale (équivalent de la police municipale en France) s’affrontaient avec la police nationale. Fermons la parenthèse ; à cette réunion il était convenu que les flics rentreraient à Turin et les manifestants chez eux. On leur a fait confiance, il est vrai aussi que nous étions très fatigués par ces 24 heures de mobilisation. Mais le soir même, vers 22 heures, alors que nous faisions la fête au bistrot, ils ont trahi leur parole et ont pris possession des terrains. Finalement, ils ont pu réaliser leurs carottages à cet endroit, mais cela s’est avéré totalement inutile puisque, entre 2005 et aujourd’hui, le projet du trajet a complètement changé. Le tunnel d’exploration doit maintenant être foré depuis Chiomonte (à la Maddalena) et non plus depuis Venaus.

 
Vidéo des gens de NoTAV.info dénonçant la brutalité policière sur la Vallée pendant Opération Hunter



La bataille de Venaus
Suite à l’épisode de Seguino, d’autres forages devaient être faits à Venaus. Nous avons employé la même stratégie : on a construit une barricade à un kilomètre de la zone et une autre barricade à un ou deux kilomètres de l’autre côté. On avait également une petite maison, un presidio, entouré de tentes. Dans la journée, nous étions souvent 300 à 400 personnes, mais la nuit il y avait moins de monde. Une nuit que nous étions à peine cinquante, les flics sont arrivés de tous les côtés, ils ont détruit les barricades avec des bulldozers. Le chef de la police criait : « On doit les tuer tous. ». Les personnes qui n’étaient pas habituées aux affrontements, et notamment deux personnes âgées de la vallée (dont un était chasseur alpin à la retraite) ont été rudement malmenées. C’était la nuit du 5 au 6 décembre. À l’aube, les flics avaient repris l’espace que nous contrôlions. Mais la brutalité avec laquelle ils avaient agi a soulevé toute la vallée, et pas seulement les No-TAV. Cet acte représentait un affront à la vallée elle-même. Le lendemain commença donc une grève générale dans toute la vallée. On n’arrivait même pas à trouver un café ouvert ! Ceux de Turin n’arrivaient pas à venir jusqu’à nous, ils ont fait leur manif en ville. Les routes, les autoroutes, les trains étaient bloqués. C’était presque la révolution, je n’avais jamais vu une chose comme celle-là. Pendant deux jours, les affrontements étaient permanents, les flics n’arrivaient plus à sortir de la vallée. Ceux qui étaient relevés ne pouvaient pas rentrer à Turin, car partout ils rencontraient des barricades, des cocktails molotov… Le 8 décembre, une grande manifestation populaire qui a regroupé 30.000 à 40.000 personnes est partie de Susa. Quand elle est arrivée au carrefour de Passegieri, la route de Venaus était bloquée par les flics. Les militants ont alors commencé les affrontements, tandis que l’autre partie de la manif contournait le barrage et descendait par la montagne sur l’arrière du chantier. Les clôtures ont été découpées, on est rentré dans le chantier et on a tout cassé. On a ouvert les cars de ravitaillement des flics et on a distribué la nourriture à tout le monde. Pour la première fois de ma vie, j’ai vu la police reculer et s’en aller. Les flics se sont tassés dans un coin et ont commencé à négocier, car ils n’arrivaient plus à s’en sortir. Finalement, on a accepté qu’ils s’en aillent, mais ils devaient passer un par un, à pied, entre deux haies de manifestants. Suite à cela, le  chantier a été interrompu jusqu’en 2010.
Une des barricades sur la route. Photo de Global Project
La libre république de la Maddalena
Pendant l’hiver 2010-2011, ils ont essayé de recommencer les carottages mais ils ont à peine pu faire dix pour cent de ce qu’ils avaient prévu. À chaque fois qu’ils arrivaient, un millier de personnes s’interposait. Ils ont réussi à en faire là où nous ne sommes pas, autour de Turin notamment. Pour s’avertir des forages, on utilise bien sûr les tracts, les SMS, mais aussi radio Black-out, une radio de Turin. Nous avons une émission tous les jeudis, « radio No-TAV », et en plus, si on doit annoncer une nouvelle importante, radio Black-out suspend ses programmes pour nous laisser la place. On a un studio de radio à Bussoleno, et à La Maddalena à un moment, on avait carrément un émetteur qui nous permettait de diffuser radio libera Maddalena à une vingtaine de kilomètres à la ronde.

La libre république de la Maddalena a commencé à la fin du mois de mai. Un jour on apprend que les flics allaient venir dans la nuit pour occuper des terrains. Dans l’après-midi, on organise un débat et on part faire des barricades. La première barricade était à Ramats, et d’autres étaient dressées jusqu’à la centrale. Notre « check-point » se trouvait là. De l’autre côté, la zone barricadée s’étendait jusqu’à Clarea. On était un millier, et toute la nuit on a barricadé. Les flics sont arrivés à minuit, à Clarea, on les a empêchés d’entrer et ils sont partis. Cette nuit-là, on a déclaré la libre république, et on est resté sur place. On faisait une assemblée générale tous les jours. On avait des référents généraux désignés pour six heures, et chaque barricade avait aussi son référent. Tous les référents étaient en contact par talkie-walkie. Chaque barricade avait son nom : Stalingrad, Saïgon, etc. On avait le bar, et le four à pizza, les avocats, les médecins, ainsi qu’un espace multimédia. Avec la communauté de montagne, on s’est mis d’accord pour que leurs réunions se passent dans la libre république. Un astronome est même venu animer une soirée sur les étoiles. Il y avait des fêtes, avec des musiques très variées, de l’occitane comme de la métropolitaine. On a également eu des « célébrités », comme Serge Quadrupanni, qui est venu présenter son livre le jour où l’on s’est fait expulser. Chaque organisation présente dans la lutte qui voulait faire quelque chose le faisait plutôt là qu’ailleurs. Il y avait un boulanger qui chaque jour nous amenait 40 kg de pain par solidarité. Ça devait ressembler à quelque chose comme la commune d’Oaxaca. Chaque jour on était plus organisé, et ça a duré 45 jours. Les flics ne pouvaient pas entrer, ni l’État, on a fait la même chose que les maquisards, sans les mitraillettes… On a pris un territoire et on a déclaré que ce territoire était libéré, que les lois de l’État italien n’avaient plus cours, que seules avaient cours les lois que nous partagions dans l’assemblée générale chaque soir. Le chef des industriels italiens est la personne qui a le mieux compris tout cela. Il a dit à la télé : c’est pas seulement la question du TAV, c’est pire, c’est la question de la déclaration d’un espace autonome de l’État italien.
Ce qui était marquant, c’est qu’on a souvent des désaccords avec la frange la plus démocratique ou catholique du mouvement car ils répètent à l’envi que c’est uniquement la faute de Berlusconi, qu’il faut changer la constitution, etc. Mais à la Maddalena, l’idée de territoire libéré était partagée par tout le monde. Dans cet espace, chacun faisait quelque chose, les vieilles dames de la vallée faisaient la cuisine, et il y avait même des professeurs de l’université de Turin qui y faisaient leurs cours. Les catholiques ont fait un petit sanctuaire avec la Vierge-Marie, puis est arrivé un curé qui en a fait la bénédiction. Ils y retournent encore aujourd’hui toutes les semaines, ils gueulent l’Évangile contre les flics qui ont repris le terrain, leur disent qu’ils sont en train de commettre un péché.


"La Resistenza alla Maddalena! Ora e sempre NO TAV!" Video du collectif InfoautVideo

À la fin de la libre république, un capitaine de la garde financière a commencé à nous téléphoner vers le 15 juin, nous disant qu’il était avec nous, qu’il voulait nous informer. Ses informations étaient toujours exactes. Ça faisait deux jours qu’il nous avait dit qu’ils allaient arriver le 27. Ce jour-là on a donc lancé une manifestation nocturne à 5000. On est sorti de la Maddalena par la centrale, on est monté au village et on a demandé à toutes les personnes de venir dormir dans la libre république car c’était cette nuit qu’ils allaient arriver. Ils sont effectivement arrivés, 2000 militaires, nous encerclant de tous les côtés avec des tanks et des tirs de lacrymogènes en continu. Nous on a géré ça pendant trois heures, mais après on n’arrivait plus à respirer. Aujourd’hui on a presque tous des masques à gaz et des lunettes de plongée, mais à ce moment-là on n’avait rien. On n’avait pas l’habitude qu’ils utilisent les lacrymogènes de cette façon. Ils ne nous ont laissé qu’une seule porte de sortie : la montagne ; ça faisait 10 minutes qu’on fuyait, et ils nous canardaient encore… Les gens pensaient vraiment qu’on allait tenir. Il y avait cette idée que les terrains appartenaient à des privés No-TAV ou à la communauté montagne et que l’État n’allait pas bafouer à ce point ses propres règles de propriété. Aujourd’hui, les propriétaires n’ont même plus droit d’aller sur leurs propres terrains !

URL article originale  https://constellations.boum.org/spip.php?article24 

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